"340 jours que je ne gagne plus ma vie"... le témoignage d'un croupier freelance

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"Chaque jour je regarde ma valise et je me dis qu'elle aussi elle aurait bien besoin de prendre l'air", explique Boris, un croupier qui ne peut plus exercer son métier depuis 343 jours et nous a autorisé à publier sa tribune.
Sur les réseaux sociaux, durant le week-end, ce croupier à l'arrêt depuis presque une année complète a témoigné d'une période compliquée pour les travailleurs de l'événementiel. Si la passion des freelances du secteur reste intacte, la réalité économique devient de plus en plus implacable pour les petites mains de l'industrie du poker...

Aujourd’hui ça fait 340 jours que je ne me suis pas assis à une table de poker. La dernière fois c’était à Deauville en Mars 2020 juste après avoir passé la semaine à Paris pour le WPT organisé par le Club Pierre Charon. J’y avais vu les personnes que je croise tout le temps, joueurs, croupiers, chefs, journalistes. Chacun vaquait à ses occupations en ayant conscience qu’un virus était probablement en circulation en France, mais personne ne comptait annuler ses projets pour ça. N’y voyez pas de l’inconscience, après tout la ministre de la santé de l’époque avait dit qu’il y avait très peu de chances que la contamination arrive jusqu’à nous. Et donc tout en faisant un minimum attention, nous étions au cœur de notre passion.

340 jours, si j’ai choisi ce nombre pour vous en parler c’était avant tout pour prendre un nombre non-remarquable et ainsi éviter de faire de cette situation quelque chose qui rentre dans des paliers acceptables comme 10, 100, 250 ou 365. Oui, parce que cette situation devient de moins en moins acceptable. Comprenons-nous, à aucun moment je ne souhaite mettre en doute le fait qu’un virus existe et qu’il faille des mesures exceptionnelles pour arriver à s’en débarrasser. Non, je souhaite parler de ce qu’il se passe pendant ces mesures exceptionnelles.

Le poker c’est une passion, on ne s’y retrouve pas par hasard, moi ça fera 10 ans de manière sérieuse le 1er Avril et non ce n’est pas une blague. J’ai commencé par des tournois freeroll dans un bowling à Rennes, puis je suis allé au Casino de Dinard pour le championnat de Bretagne (aujourd’hui CGO) de fil en aiguille, je me suis retrouvé aux FPS d’Enghien-les-bains puis ça s’est enchaîné, circuit Barrière Poker Tour, WSOP-C au Cercle Clichy Montmartre, événements PokerStars en France, Winamax Poker Tour, SiSMIX, Winamax Poker Open, WPT Deepstacks en France, aux Pays Bas, Masters Classic, WPT Main tour en Angleterre et à Montréal et j’en oublie.

Ce qui me plaît dans cet univers, c’est l’ivresse du déplacement quand je sors de chez moi en faisant rouler ma valise, le bruit des roues résonne dans ma rue alors que le jour se lève à peine, un voisin me fait un signe de la main derrière sa fenêtre, un café dans l’autre main. J’ai toujours ce même sentiment allégresse. Je suis heureux de partir pour quelques temps pour revoir ceux que je croise habituellement et rencontrer de nouvelles personnes. Je vais probablement rester aux tables pendant très longtemps, mais c’est comme ça que je gagne ma vie.

Aujourd’hui ça fait 340 jours que je ne gagne plus ma vie, pourquoi ne me suis je pas mis au poker en ligne me direz vous ? Parce que je suis croupier.

Croupier spécialisé dans le poker événementiel pour être exact. C’est moi qui vous accueille à votre table, vous remets vos jetons, qui vous distribue les cartes et qui essaie de vous faire passer le meilleur moment possible malgré vos sauts d’humeur dès qu’un as se pointe au flop. Ça fait donc 10 ans que je suis dans cet univers du poker événementiel et j’ai atteint les objectifs que m’étais fixé. L’année 2020 allait être celle qui allait décider si j’arrêtais ce métier ou si je souhaitais en faire une vraie carrière professionnelle (j’ai atteint mon dernier objectif en Octobre 2019).

Quand je me suis retrouvé dans l’effervescence du WPT Paris qui à changé d’emplacement quelques jours avant la date officielle et qui a été le théâtre d’application de la Loi de Murphy, j’ai senti que malgré tous ces problèmes de début d’événement, c’était là que je voulais être mais surtout je ne souhaitais être à aucun autre endroit à ce moment précis. J’ai retrouvé toute ma passion de l’événementiel pre-poker (J’ai organisé des conventions de Jeux Vidéo et des événements culturels entre 2002 et 2009). Bref, j’étais chez moi.

Aujourd’hui, cela fait 340 jours que je n’ai aucun revenu autre que le RSA et l’aide au logement, je suis passé d’un coup d’un revenu annuel de 25K (dont 6K de frais) à 700€ par mois. Je perds de l’argent chaque mois. J’aurais pu prendre la décision de déménager, mais les informations dont nous disposions en Avril 2020 nous laissait entrevoir une reprise d’activité à partir du mois d’Octobre 2020 et au pire en Janvier 2021. J’ai donc adapté mon budget et serré tout ce que je pouvais pour ce que ça tienne jusque là.

Sauf que vous connaissez la situation actuelle et nous n’avons toujours pas repris le poker. En tant que travailleurs du poker événementiel, soit les croupiers, les floors, les DC (coordinateurs de croupier) et CC (Responsable des mouvements de jeton entre le coffre et la salle) nous ne sommes pas éligibles au dispositif de chômage partiel. La plupart d’entre nous n’a pas ou plus de droits à l’allocation chômage et l’aide de précarité (900€ x4 pour 138 jours travaillés en 2019) n’est pas allouée aux bénéficiaires du RSA.

Notre vie est à l’arrêt.

Je deviens jaloux des personnes qui partent travailler tous les matins alors que toute ma vie j’ai lutté pour ne pas avoir un travail routinier. J’ai l’impression d’attendre quelque chose qui n’arrivera pas et je n’accepte pas l’idée que le métier que j’ai choisi et qui m’a accepté tel que je suis puisse s’évaporer. Croupier dans l’événementiel ce n’est pas seulement se déplacer aux quatre coins de l’Europe, c’est aussi beaucoup de rencontres et d’amitié avec des personnes que nous ne pouvons pas voir en ce moment. Notre motivation pour aller travailler est parfois juste liée au fait de revoir un collègue avec qui nous n’avons pas travaillé depuis 3 mois.

340 jours, c’est la durée pendant laquelle je n’ai pas pu voir les personnes avec qui j’aime passer du temps et plaisanter aux tables, qu’ils soient des collègues ou des joueurs.

340 jours c’est la durée pendant laquelle je suis resté chez moi. J’ai passé plus de temps dans ma ville entre Mars 2020 et aujourd’hui que pendant les deux années précédentes.

340 jours, c’est le temps qu’il a fallu pour que je commence à trouver ça long.

340 putains de jours.

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